Il y a des villes dont le nom seul suffit à faire voyager. Samarkand est de celles-là.

    Nichée au cœur de l’Ouzbékistan, cette cité millénaire a vu passer des caravanes chargées de soie, des conquérants assoiffés de gloire et des savants dont les travaux ont changé le monde.

    Aujourd’hui encore, ses monuments turquoise se dressent sous un ciel d’Asie centrale avec une majesté qui laisse sans voix.

    Visiter Samarkand, c’est poser les pieds sur l’une des terres les plus chargées d’histoire de toute l’humanité.

    Une ville vieille de plus de 2 700 ans

    Les premières traces d’occupation humaine à Samarkand remontent au VIIe siècle avant notre ère. La ville s’appelait alors Maracanda, et elle était déjà un carrefour commercial important dans la région de la Sogdiane. Alexandre le Grand la conquit en 329 avant J.-C. et aurait été frappé par sa beauté, déclarant selon les récits antiques qu’elle était encore plus belle que tout ce qu’il avait imaginé.

    Au fil des siècles, Samarkand passa entre les mains de nombreux peuples et empires. Les Perses, les Grecs, les Arabes, les Mongols et les Turco-Mongols s’y succédèrent, chacun laissant une empreinte sur la ville. C’est précisément cette accumulation de cultures et d’influences qui en fait un lieu si singulier. La conquête arabe au VIIIe siècle introduisit l’islam, qui allait durablement façonner l’architecture et la vie intellectuelle de la cité.

    Mais c’est sans doute sous le règne de Tamerlan, au XIVe siècle, que Samarkand connut son âge d’or le plus éclatant. Le conquérant timouride en fit la capitale de son immense empire et y fit construire des monuments dont la splendeur rivalise encore aujourd’hui avec les plus grandes merveilles architecturales du monde.

    Tamerlan et l’âge d’or timouride

    Timour, connu en Occident sous le nom de Tamerlan, naquit en 1336 près de Kech, l’actuelle ville de Shahrisabz en Ouzbékistan. Après avoir bâti un empire s’étendant de la Turquie à l’Inde, il fit de Samarkand une vitrine de sa puissance. Des artisans, des architectes et des intellectuels venus de tout l’empire furent amenés, souvent de force, pour embellir la ville.

    Sous son règne et celui de ses successeurs, notamment son petit-fils Ulugh Beg, Samarkand devint un centre de rayonnement scientifique, artistique et culturel sans équivalent en Asie centrale. Les mathématiques, l’astronomie, la poésie et la philosophie y étaient cultivées avec un soin remarquable. Ulugh Beg lui-même était un astronome de talent qui fit construire un observatoire dont les travaux influencèrent la science pendant des siècles.

    Le Registan, la place la plus majestueuse d’Asie centrale

    Si Samarkand ne devait se résumer qu’à un seul lieu, ce serait le Registan. Cette place monumentale, dont le nom signifie littéralement « lieu de sable » en persan, est entourée de trois grandes madrasas aux façades ornées de mosaïques turquoise, bleues et dorées d’une précision stupéfiante.

    • La madrasa Ulugh Beg, construite entre 1417 et 1420, est la plus ancienne des trois. Elle fut érigée sous l’ordre du petit-fils de Tamerlan et servait à la fois d’école coranique et de centre d’enseignement scientifique.
    • La madrasa Tilla-Kari, achevée en 1660, dont le nom signifie « recouverte d’or », abrite une mosquée dont l’intérieur est orné de dorures à couper le souffle.
    • La madrasa Chèr-Dor, construite entre 1619 et 1636, se distingue par ses mosaïques représentant des lions et des cerfs, motifs inhabituels dans l’art islamique traditionnel.

    Se tenir au centre du Registan au coucher du soleil, quand la lumière dorée vient frapper les faïences bleues, est une expérience que beaucoup de voyageurs décrivent comme l’un des moments les plus marquants de leur vie. Le site est classé au patrimoine mondial de l’UNESCO depuis 2001.

    Le mausolée de Gour-Emir, dernière demeure de Tamerlan

    À quelques pas du Registan se dresse le mausolée de Gour-Emir, ce qui signifie « tombe du prince » en persan. C’est là que repose Tamerlan, aux côtés de plusieurs membres de sa famille et de son maître spirituel. Le bâtiment, avec son immense dôme côtelé recouvert de tuiles bleues et turquoise, est l’un des exemples les plus aboutis de l’architecture timouride.

    Une légende tenace entoure ce lieu. En 1941, le gouvernement soviétique fit ouvrir le tombeau de Tamerlan pour étudier ses restes. Selon la légende, une inscription gravée sur la pierre avertissait que quiconque ouvrirait la tombe déclencherait une guerre terrible. Trois jours après l’ouverture du sarcophage, l’Allemagne nazie envahit l’URSS. Les restes de Tamerlan furent réinhumés avec les honneurs islamiques en novembre 1942, peu avant la victoire soviétique à Stalingrad. La coïncidence a alimenté bien des récits, même si les historiens restent évidemment prudents sur le sujet.

    La nécropole de Chah-i-Zinda, une rue des morts extraordinaire

    Moins connue des touristes pressés, la nécropole de Chah-i-Zinda est pourtant l’un des joyaux les plus émouvants de Samarkand. Ce complexe funéraire s’étire le long d’une allée bordée de mausolées datant principalement des XIVe et XVe siècles. Les façades de ces tombeaux sont recouvertes de carreaux de céramique d’une finesse et d’une richesse chromatique absolument remarquables.

    Le nom Chah-i-Zinda signifie « le roi vivant » et fait référence à Qutham ibn Abbas, cousin du prophète Mahomet, qui selon la tradition islamique locale aurait apporté l’islam dans la région et serait enterré ici. Pour les musulmans d’Asie centrale, ce lieu est un site de pèlerinage important. Marcher dans cette allée silencieuse, entre des murs couverts de mosaïques aux bleus profonds et aux verts lumineux, est une expérience à part entière.

    La mosquée Bibi-Khanym, un monument à l’ambition démesurée

    La mosquée Bibi-Khanym fut construite au début du XVe siècle sur ordre de Tamerlan, à son retour de la campagne des Indes. Le conquérant voulait en faire la plus grande mosquée du monde islamique. Les dimensions du bâtiment étaient si colossales que les ingénieurs de l’époque eurent du mal à en assurer la stabilité structurelle.

    La légende veut que la mosquée soit nommée d’après Bibi-Khanym, l’épouse chinoise préférée de Tamerlan, qui aurait supervisé sa construction pendant l’absence de son mari. Très endommagée par les tremblements de terre au fil des siècles, la mosquée a fait l’objet de vastes travaux de restauration à l’époque soviétique et continue d’être entretenue. Elle reste impressionnante par son portail monumental et ses dimensions hors normes.

    L’observatoire d’Ulugh Beg, quand Samarkand regardait les étoiles

    On parle souvent de Samarkand comme d’une ville d’art et d’architecture, mais c’était aussi un grand centre scientifique. L’observatoire d’Ulugh Beg, construit vers 1420, en est la preuve la plus tangible. Ce prince timouride, plus passionné d’astronomie que de conquêtes militaires, fit construire un instrument astronomique gigantesque : un sextant de marbre d’un rayon d’environ 40 mètres, partiellement enterré dans la colline.

    Grâce à cet instrument, Ulugh Beg et ses collaborateurs établirent un catalogue de 1 018 étoiles d’une précision remarquable pour l’époque. Ses mesures de l’année sidérale ne différaient que de quelques secondes des calculs modernes. L’observatoire fut détruit peu après sa mort, mais les vestiges du sextant ont été redécouverts en 1908 par l’archéologue russe Vassili Viatkine. Un musée a été aménagé sur le site.

    Samarkand aujourd’hui : entre tourisme et modernité

    Samarkand est aujourd’hui une ville de près de 600 000 habitants, la deuxième plus grande ville d’Ouzbékistan après la capitale Tachkent. Depuis l’indépendance du pays en 1991, le gouvernement ouzbek a massivement investi dans la restauration des monuments historiques et dans le développement du tourisme.

    La ville est accessible depuis Tachkent par le train à grande vitesse Afrosiyob, qui relie les deux villes en un peu plus d’une heure. Ce service, lancé en 2011, a considérablement facilité les déplacements pour les voyageurs. Des liaisons aériennes internationales existent depuis plusieurs capitales européennes et asiatiques.

    Le tourisme y est en pleine croissance. L’Ouzbékistan a assoupli ses conditions d’entrée pour de nombreux pays, supprimant notamment l’obligation de visa pour les ressortissants français depuis 2019. Cela a ouvert la destination à un public bien plus large qu’auparavant.

    MonumentÉpoque de constructionParticularité
    RegistanXVe – XVIIe siècleEnsemble de trois madrasas, symbole de la ville
    Gour-EmirDébut XVe siècleMausolée de Tamerlan et des Timourides
    Chah-i-ZindaXIVe – XVe siècleNécropole aux céramiques exceptionnelles
    Bibi-Khanym1399 – 1404Ancienne plus grande mosquée du monde islamique
    Observatoire d’Ulugh BegVers 1420Centre astronomique timouride

    La gastronomie et la vie quotidienne à Samarkand

    Samarkand ne se visite pas qu’avec les yeux. Le bazar Siab, situé à deux pas de la mosquée Bibi-Khanym, est l’endroit idéal pour plonger dans la vie locale. On y trouve des montagnes d’épices colorées, des fruits secs, du pain traditionnel appelé non cuit dans des fours en argile, et du halva de toutes sortes.

    Le plov, plat national ouzbek à base de riz, de carottes, d’oignons et de viande, est incontournable. Samarkand possède sa propre version, légèrement différente de celle de Tachkent, avec des ingrédients et des proportions qui varient selon les familles et les cuisiniers. Les samsa, feuilletés farcis à la viande ou aux légumes cuits au four tandoor, sont omniprésents.

    La ville est aussi connue pour son pain de Samarkand, réputé dans tout l’Ouzbékistan pour sa qualité. Une légende locale raconte qu’un émir de Boukhara, ayant goûté ce pain, voulut reproduire la recette dans sa propre ville mais n’y parvint jamais, les boulangers lui expliquant que c’était l’air et l’eau de Samarkand qui lui donnaient son goût unique.

    Samarkand et la route de la soie : un héritage vivant

    La route de la soie n’était pas une route unique mais un réseau de chemins commerciaux reliant la Chine à la Méditerranée. Samarkand en était l’un des nœuds les plus importants. Par ses bazars transitaient non seulement la soie, mais aussi les épices, le verre, les métaux précieux, les chevaux, le papier et bien d’autres marchandises.

    C’est d’ailleurs à Samarkand que la fabrication du papier fut introduite en Occident. Après la bataille de Talas en 751, des prisonniers chinois capturés par les Arabes auraient transmis le savoir-faire de la fabrication du papier. De Samarkand, cette technique se diffusa progressivement vers l’Occident, transformant profondément la transmission du savoir en Europe.

    Aujourd’hui, la ville continue de cultiver cet héritage. Des ateliers de fabrication de papier traditionnel à base d’écorce de mûrier, appelé papier de Samarkand ou Samarkand kagozi, ont été relancés et attirent les visiteurs curieux de voir ce savoir-faire ancestral perpétué par des artisans locaux.

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    mm

    Voyageur téméraire de l’équipe, toujours prêt à sortir des sentiers battus. Que ce soit à travers une randonnée en montagne ou une plongée sous-marine, j'aime repousser mes limites et partager mes aventures hors du commun.