Installée dans un méandre de l’Aisne, Soissons garde en mémoire 2000 ans d’histoire.

    Si beaucoup ne connaissent cette cité picarde que pour son fameux vase, victime collatérale du roi Clovis, la ville mérite qu’on s’y attarde.

    Entre sa cathédrale majestueuse, ses ruines antiques et ses musées, Soissons offre un voyage dans le temps aux visiteurs curieux.

    J’ai arpenté ses rues lors d’un week-end prolongé et j’ai découvert un patrimoine insoupçonné qui vaut largement le détour.

    Le vase de Soissons : la légende qui a traversé les siècles

    Impossible de parler de Soissons sans évoquer son célèbre vase. Cette histoire, que tous les écoliers français ont apprise, remonte à l’an 486. Après sa victoire à la bataille de Soissons contre Syagrius, dernier représentant de l’autorité romaine en Gaule, Clovis et ses guerriers francs se partagent le butin.

    Parmi les trésors pillés figure un vase liturgique d’une grande valeur, dérobé dans une église. L’évêque Saint Rémi supplie Clovis de le lui restituer. Le roi, pas encore converti au christianisme, accepte à condition que le vase lui revienne lors du partage du butin. Mais lors de la distribution, un guerrier franc, mécontent, fracasse le vase d’un coup de francisque en lançant : « Tu n’auras que ce que le sort t’accordera vraiment ! »

    Clovis, humilié mais impuissant face aux coutumes franques, dissimule sa colère. Un an plus tard, lors d’une revue des troupes, il reconnaît le guerrier insolent, saisit sa hache et lui fend le crâne en s’écriant : « Ainsi as-tu fait au vase de Soissons ! »

    Cette anecdote, rapportée par Grégoire de Tours dans son « Histoire des Francs », illustre la transition entre les coutumes germaniques et l’autorité royale en construction. Aujourd’hui, l’expression « le vase de Soissons » désigne une rancune tenace ou une vengeance longtemps différée.

    Soissons, une ville aux multiples visages historiques

    De Noviodunum à Augusta Suessionum : l’héritage antique

    Bien avant d’être associée à Clovis, Soissons était Noviodunum, capitale des Suessions, l’un des peuples les plus puissants de la Gaule belgique. César, dans ses « Commentaires sur la Guerre des Gaules », mentionne leur influence et leurs murailles impressionnantes.

    Sous l’Empire romain, rebaptisée Augusta Suessionum, la ville devient un centre administratif et commercial important. Les vestiges de cette époque sont encore visibles:

    • Le théâtre romain, dont les fondations ont été mises au jour près de la cathédrale
    • Les thermes de Saint-Crépin, partiellement conservés
    • Les cryptoportiques, galeries souterraines qui soutenaient le forum

    Le Musée municipal, installé dans l’ancien abbaye Saint-Léger, présente une riche collection d’objets gallo-romains qui témoignent de cette prospérité passée : mosaïques, céramiques, bijoux et monnaies.

    Capitale mérovingienne et cité médiévale

    Après la chute de l’Empire romain, Soissons connaît une nouvelle importance. De 486 à 613, elle devient la capitale du royaume franc de Soissons. C’est ici que Clovis établit sa première résidence royale avant de conquérir Paris.

    Au Moyen Âge, la ville prospère grâce à ses abbayes puissantes et son statut de siège épiscopal. Les monuments de cette époque marquent encore profondément le paysage urbain:

    • L’abbaye Saint-Jean-des-Vignes, dont la façade gothique aux deux tours élancées domine la ville
    • L’abbaye Saint-Médard, où fut enfermé Louis le Pieux et où reposèrent les rois Clotaire et Sigebert
    • L’abbaye Notre-Dame, fondée au VIIe siècle, qui abrita pendant des siècles une communauté de moniales

    La période médiévale a légué à Soissons son joyau architectural : la cathédrale Saint-Gervais-et-Saint-Protais.

    La cathédrale Saint-Gervais-et-Saint-Protais : chef-d’œuvre gothique méconnu

    Commencée vers 1175, la cathédrale de Soissons représente un exemple remarquable du premier art gothique. Moins connue que ses voisines de Reims, Amiens ou Laon, elle n’en possède pas moins une grâce et une harmonie exceptionnelles.

    Son transept sud, avec sa rosace et ses cinq chapelles rayonnantes, constitue un modèle qui influença Notre-Dame de Paris. La luminosité de l’édifice, particulièrement dans le chœur, illustre parfaitement cette quête de lumière qui caractérise l’architecture gothique.

    Malheureusement, la cathédrale a souffert des guerres successives. La Première Guerre mondiale fut particulièrement dévastatrice : plus de 100 obus frappèrent l’édifice entre 1914 et 1918. La reconstruction, achevée en 1937, a permis de restituer l’essentiel de sa splendeur.

    Ne manquez pas à l’intérieur:

    • L’Adoration des Bergers de Rubens
    • Les vitraux modernes créés après la guerre par Jacques Gruber
    • La chapelle de la Résurrection avec ses sculptures du XIIIe siècle

    Les cicatrices des guerres : Soissons martyre

    Peu de villes françaises ont autant souffert des conflits que Soissons. Sa position stratégique dans la vallée de l’Aisne en a fait un enjeu militaire constant.

    La Première Guerre mondiale : une ville détruite à 80%

    Entre 1914 et 1918, Soissons se retrouve sur la ligne de front. La ville change cinq fois de mains et subit des bombardements incessants. À la fin du conflit, 80% des bâtiments sont détruits ou gravement endommagés. La reconstruction, menée dans les années 1920-1930, explique la prédominance du style Art déco dans certains quartiers.

    Le Musée de Soissons consacre une salle entière à cette période tragique, avec des photographies saisissantes montrant la ville en ruines et des objets du quotidien témoignant de la vie sous les bombardements.

    Dans les environs, le Chemin des Dames et la Caverne du Dragon rappellent les terribles batailles qui ensanglantèrent la région.

    La Seconde Guerre mondiale : occupation et libération

    Occupée dès juin 1940, Soissons subit à nouveau destructions et souffrances. La ville est libérée le 28 août 1944 par les troupes américaines, après d’intenses combats. Un monument aux morts imposant, place Fernand Marquigny, honore les victimes des deux conflits mondiaux.

    Patrimoine architectural : au-delà des monuments célèbres

    Si les grandes abbayes et la cathédrale attirent l’attention, Soissons recèle d’autres trésors architecturaux moins connus:

    L’Hôtel de Ville et la place Fernand Marquigny

    Reconstruit après la Première Guerre mondiale, l’Hôtel de Ville présente une façade néo-classique imposante. La place qui l’entoure, avec ses arcades et ses immeubles Art déco, forme un ensemble urbain harmonieux typique de la reconstruction des années 1920.

    Le quartier Saint-Waast

    Ce quartier préservé abrite plusieurs hôtels particuliers des XVIIe et XVIIIe siècles, témoins de la prospérité de la ville sous l’Ancien Régime. L’église Saint-Waast, reconstruite au XVIIIe siècle, présente une élégante façade classique.

    Les remparts et la porte Saint-Médard

    Quelques vestiges des anciennes fortifications médiévales subsistent, notamment la porte Saint-Médard qui donnait accès à l’abbaye du même nom. Ces éléments rappellent l’importance stratégique de la cité au Moyen Âge.

    Soissons aujourd’hui : entre patrimoine et modernité

    Avec ses 28 000 habitants, Soissons a su préserver son caractère de ville à taille humaine tout en se modernisant.

    Une ville verte

    Les bords de l’Aisne offrent d’agréables promenades. Le parc Saint-Crépin, avec ses 3 hectares de verdure en plein centre-ville, constitue un poumon vert apprécié des habitants. Le jardin d’horticulture, créé au XIXe siècle, présente une belle collection d’arbres remarquables et de plantes ornementales.

    Culture et festivités

    La vie culturelle s’articule autour du Mail-Scène Culturelle, salle de spectacle moderne, et de la Cité de la Musique et de la Danse. Chaque année, le festival Vase de Soissons propose concerts et animations dans des lieux patrimoniaux.

    En juillet, les Fêtes du Haricot célèbrent le fameux haricot de Soissons, légumineuse locale réputée pour sa finesse. Cette manifestation mêle gastronomie, artisanat et spectacles de rue.

    Gastronomie soissonnaise

    Outre le célèbre haricot, la gastronomie locale fait la part belle aux produits du terroir picard:

    • La tarte au maroilles, fromage typique de la région
    • Le ficelin soissonnais, pain allongé à la mie dense
    • La dariole, pâtisserie à base d’amandes et de macarons

    Les restaurants du centre-ville proposent ces spécialités, souvent accompagnées des vins des coteaux champenois tout proches.

    Visiter Soissons : conseils pratiques

    Comment s’y rendre

    Située à 100 km au nord-est de Paris, Soissons est facilement accessible:

    • En train: 1h depuis Paris-Nord (ligne Paris-Laon)
    • En voiture: 1h30 par l’autoroute A1 puis la N2

    Quand visiter

    La période idéale s’étend de mai à septembre, quand le climat est le plus clément. Les Journées du Patrimoine, mi-septembre, offrent l’occasion de découvrir des lieux habituellement fermés au public.

    Circuit de visite

    L’office de tourisme propose plusieurs parcours thématiques:

    • Le circuit « Ville royale » (2h) : cathédrale, abbaye Saint-Jean-des-Vignes, quartier Saint-Waast
    • Le circuit « Gallo-romain » (1h30) : cryptoportiques, musée, vestiges des thermes
    • Le circuit « Art déco » (1h) : reconstruction après la Grande Guerre

    Pour les plus sportifs, le GR12 traverse la ville et permet de découvrir les environs à pied.

    Les environs de Soissons : excursions à ne pas manquer

    La région autour de Soissons regorge de sites intéressants:

    • Le Chemin des Dames (15 km) : haut lieu de la Première Guerre mondiale
    • La forêt de Retz (25 km) : massif forestier de 13 000 hectares, paradis des randonneurs
    • Château-Thierry (35 km) : ville natale de Jean de La Fontaine avec sa maison-musée
    • Laon (35 km) : cité médiévale perchée avec sa cathédrale gothique

    Ces excursions permettent d’approfondir la découverte de cette région chargée d’histoire.

    Soissons, une destination qui mérite le détour

    Au-delà de l’anecdote de son vase brisé, Soissons révèle à qui prend le temps de la découvrir un patrimoine exceptionnel et une atmosphère authentique. Moins touristique que d’autres cités historiques, elle offre au visiteur le privilège de l’exploration tranquille, loin des foules.

    Ville royale, ville martyre, ville résiliente, Soissons porte en elle toute l’histoire de France. Une escale de deux jours permet d’en saisir l’essentiel, mais il faudrait une semaine pour en épuiser toutes les richesses. Alors, à quand votre visite?

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    mm

    J'aime capturer la beauté du monde à travers mon objectif. Mes photos parlent d’elles-mêmes, immortalisant les moments uniques de mes voyages. Amateur de paysages époustouflants et d’instants authentiques, je sais transmettre l’émotion de chaque endroit visité.