Quand j’ai posé le pied pour la première fois sur le port de La Savina, j’ai tout de suite compris que Formentera n’était pas une île comme les autres.
À seulement 30 minutes en ferry d’Ibiza, ce petit bout de terre de 83 km² semble appartenir à un autre temps.
Ici, pas de boîtes de nuit tapageuses, pas de foules compactes ni d’hôtels démesurés.
Juste le bruit des cigales, le souffle du vent et des plages qui n’ont rien à envier aux Caraïbes.
Formentera, c’est l’anti-Ibiza, le secret bien gardé des Baléares que l’on hésite presque à partager.
Un paradis préservé au cœur de la Méditerranée
Formentera a quelque chose d’une anomalie dans la Méditerranée moderne. Alors que ses voisines ont cédé aux sirènes du tourisme de masse, la plus petite des îles Baléares habitées a choisi une voie différente. Depuis les années 70, l’île a mis en place des mesures strictes pour limiter la construction et préserver son environnement. Résultat : pas de grands complexes hôteliers, une hauteur de bâtiment limitée et une nature qui règne en maître.
Cette politique a permis à l’île de conserver son caractère sauvage et authentique. Les prairies de posidonie qui entourent ses côtes – classées au patrimoine mondial de l’UNESCO – filtrent l’eau et lui donnent cette transparence cristalline qui fait la réputation des plages de Formentera.
Des plages qui défient l’imagination
Si Formentera attire les voyageurs du monde entier, c’est avant tout pour ses plages. Et quelle collection ! Des étendues de sable fin bordées d’eaux turquoise si claires qu’on pourrait croire qu’elles ont été photoshoppées.
Playa de Ses Illetes, la star incontestée
Ses Illetes figure régulièrement dans les classements des plus belles plages d’Europe, et pour cause. Cette langue de sable fin s’étire entre deux eaux d’un bleu impossible, créant un paysage digne des Maldives. Située dans le parc naturel de Ses Salines, elle bénéficie d’une protection qui a préservé son aspect sauvage. L’eau y est si transparente qu’on aperçoit les posidonies onduler sous la surface, et si peu profonde qu’on peut marcher sur des centaines de mètres.
Le seul bémol : en haute saison, sa réputation la précède et il vaut mieux y arriver tôt le matin pour profiter pleinement de sa magie.
Cala Saona, l’écrin parfait
Plus petite mais tout aussi spectaculaire, Cala Saona est une crique nichée entre des falaises ocre qui prennent feu au coucher du soleil. Son sable rosé et ses eaux calmes en font un paradis pour les familles. Les pins qui bordent la plage offrent une ombre bienvenue pendant les heures les plus chaudes, et les rochers qui l’encadrent sont parfaits pour la plongée avec masque et tuba.
Playa Migjorn, l’interminable
Sur la côte sud, Playa Migjorn s’étire sur près de 5 kilomètres. Cette immensité permet de toujours trouver un coin tranquille, même en plein mois d’août. Plus sauvage, avec ses dunes et ses rochers sculptés par le vent, elle offre un visage différent de Formentera. Quand le vent se lève, les kitesurfeurs prennent possession des lieux, dessinant des arabesques colorées dans le ciel.
Se déplacer sur l’île : le règne du deux-roues
Formentera se découvre idéalement à vélo ou en scooter. Avec ses 83 km², l’île est suffisamment petite pour être parcourue en une journée, mais assez grande pour offrir une diversité de paysages surprenante.
Le réseau de pistes cyclables est remarquablement développé, avec plus de 100 km de voies balisées qui traversent pinèdes, salines et champs d’oliviers. Les routes sont bien entretenues et le relief est globalement plat, à l’exception du plateau de La Mola qui culmine à 192 mètres.
La location de vélos est proposée partout sur l’île, et de nombreux hébergements les mettent gratuitement à disposition de leurs clients. C’est non seulement le moyen de transport le plus écologique, mais aussi celui qui permet de s’imprégner pleinement de l’atmosphère unique de Formentera.
Une gastronomie simple et savoureuse
La cuisine de Formentera reflète l’esprit de l’île : simple, authentique et profondément liée à la mer. Les restaurants de bord de plage, souvent construits en bois et paille, servent des poissons pêchés le matin même, simplement grillés et arrosés d’huile d’olive locale.
Les spécialités à ne pas manquer
- Le bullit de peix : cette bouillabaisse locale combine plusieurs poissons de roche mijotés avec des pommes de terre et servis avec un aïoli maison.
- La paella de marisco : préparée avec des fruits de mer frais, elle prend ici une saveur particulière.
- Les figues sèches : l’île est connue pour ses figues, que l’on déguste fraîches en été ou séchées le reste de l’année.
- Le vin local : le Vi de la Terra, produit en petites quantités, accompagne parfaitement les spécialités locales.
Des tables qui valent le détour
Parmi les adresses incontournables, Juan y Andrea à Ses Illetes s’est forgé une réputation internationale. Ce restaurant les pieds dans le sable attire une clientèle chic venue déguster ses langoustes fraîches. Les prix sont à l’avenant, mais l’expérience vaut le détour.
Pour une ambiance plus décontractée, Es Molí de Sal, un ancien moulin à sel reconverti en restaurant, offre une vue imprenable sur le coucher de soleil tout en servant une cuisine méditerranéenne raffinée.
Dans les terres, Can Carlos à Sant Francesc propose une cuisine plus créative qui revisite les classiques locaux avec une touche contemporaine.
Les villages : charme et authenticité
Formentera ne compte que quelques villages, tous empreints d’une simplicité charmante qui contraste avec l’opulence d’Ibiza.
Sant Francesc Xavier, la capitale tranquille
Sant Francesc est le cœur administratif de l’île, mais n’imaginez pas une ville trépidante. Son église fortifiée du XVIIIe siècle domine une place ombragée où les locaux viennent prendre le frais en fin de journée. Les ruelles adjacentes abritent de jolies boutiques d’artisanat, quelques galeries d’art et des cafés où le temps semble suspendu.
Le marché artisanal qui s’y tient en soirée pendant l’été est l’occasion de ramener des souvenirs originaux : bijoux en argent, vêtements en lin et produits du terroir.
El Pilar de la Mola, le refuge des artistes
Perché sur le plateau qui domine l’est de l’île, El Pilar de la Mola a longtemps été un refuge pour artistes et hippies. Bob Dylan y aurait séjourné dans les années 60, contribuant à sa réputation bohème.
Le marché hippie qui s’y tient deux fois par semaine en été est un incontournable. On y trouve de l’artisanat local, des vêtements, des bijoux et toutes sortes d’objets faits main, dans une ambiance festive animée par des musiciens.
Es Pujols, la station balnéaire à taille humaine
Es Pujols est la seule véritable station balnéaire de l’île, mais oubliez les complexes touristiques démesurés. Ici, les hôtels sont à taille humaine et le front de mer est bordé de petits restaurants et bars qui s’animent à la tombée de la nuit. C’est l’endroit idéal pour sortir le soir, avec quelques bars proposant de la musique live, mais toujours dans une ambiance décontractée.
Quand partir à Formentera ?
La haute saison, de mi-juillet à fin août, voit l’île se remplir de touristes, principalement italiens et espagnols. Les prix grimpent et les plages les plus célèbres peuvent perdre de leur charme face à l’affluence.
Les mois de juin et septembre offrent un compromis idéal : une mer encore chaude, un soleil généreux mais des températures supportables, et surtout beaucoup moins de monde. Mai et octobre peuvent être délicieux pour les amateurs de tranquillité, même si la baignade peut s’avérer fraîche.
| Période | Avantages | Inconvénients |
|---|---|---|
| Mai-Juin | Peu de monde, nature en fleur | Mer encore fraîche, certains établissements fermés |
| Juillet-Août | Ambiance festive, toutes activités disponibles | Foule, prix élevés, chaleur intense |
| Septembre-Octobre | Mer chaude, moins de monde | Risque de pluie fin octobre |
Où dormir sur l’île ?
Formentera propose essentiellement des hébergements de petite taille : hôtels familiaux, pensions, maisons d’hôtes et locations de vacances. Les grands complexes hôteliers n’existent pas ici, conformément à la politique de préservation de l’île.
Pour une expérience authentique, les casas rurales (maisons rurales) offrent un hébergement dans des fermes traditionnelles rénovées, souvent entourées d’oliviers et de figuiers. Ces maisons blanches aux murs épais gardent la fraîcheur même au plus fort de l’été.
Les agroturismos poussent le concept plus loin en proposant une immersion dans la vie agricole de l’île, avec parfois des produits de la ferme au petit-déjeuner.
Pour ceux qui préfèrent être proches de l’animation, Es Pujols concentre la majorité des hôtels, tandis que les environs de Sant Francesc offrent un bon compromis entre calme et proximité des services.
L’âme hippie de Formentera
Dans les années 60 et 70, Formentera est devenue un refuge pour les hippies et artistes en quête d’un havre de paix. Bob Dylan, Pink Floyd et Joni Mitchell y auraient séjourné, attirés par sa beauté sauvage et son atmosphère libre.
Cet héritage est encore palpable aujourd’hui. L’île a conservé une atmosphère bohème et décontractée qui contraste avec le clinquant d’Ibiza. Les marchés hippies, la mode locale (beaucoup de lin, de coton et de cuir) et même l’architecture reflètent cette influence.
À La Mola, le monument dédié à Jules Verne rappelle que l’écrivain situa sur ce promontoire le phare du bout du monde dans son roman « Hector Servadac ». Ce phare, construit en 1861, offre aujourd’hui l’un des plus beaux panoramas de l’île et symbolise cet esprit de bout du monde qui caractérise Formentera.
Préserver le paradis : un tourisme responsable
Si Formentera a réussi à rester préservée jusqu’à aujourd’hui, c’est grâce à une politique environnementale stricte et à une prise de conscience collective. L’île s’est engagée dans un projet ambitieux nommé « Save Posidonia », visant à protéger les prairies de posidonie qui entourent ses côtes et filtrent naturellement l’eau.
En tant que visiteur, adopter un comportement responsable est essentiel pour préserver ce joyau méditerranéen. Cela passe par des gestes simples : utiliser des moyens de transport non polluants, respecter la faune et la flore locales, économiser l’eau (denrée rare sur l’île) et ramasser ses déchets sur les plages.
Les autorités locales ont mis en place des mesures pour limiter le nombre de véhicules sur l’île pendant la haute saison, encourageant l’utilisation du vélo et des transports en commun.
Formentera nous rappelle qu’un autre tourisme est possible, plus respectueux et plus authentique. Un tourisme qui préserve ce qui fait la valeur d’un lieu plutôt que de le dénaturer. C’est peut-être là le véritable trésor de cette île : nous montrer qu’il est encore possible de développer une activité touristique sans sacrifier l’âme d’un territoire.
Alors oui, après avoir découvert Formentera, vous aurez envie de garder ce secret pour vous. Mais paradoxalement, c’est peut-être en partageant ce modèle vertueux qu’on contribuera le mieux à sa préservation. Car Formentera n’est pas seulement une destination de rêve, c’est aussi une source d’inspiration pour repenser notre façon de voyager.



