Perché à 950 mètres d’altitude sur un promontoire volcanique, le village de Salers semble figé dans le temps.
Cette cité médiévale du XVe siècle, nichée au cœur du Parc Naturel Régional des Volcans d’Auvergne, est un témoignage exceptionnel de l’architecture de la fin du Moyen Âge.
Ses imposantes demeures en pierre de lave noire, ses ruelles pavées et ses places harmonieuses racontent l’histoire d’une bourgeoisie prospère qui a façonné ce lieu unique.
Classé parmi les « Plus Beaux Villages de France » depuis 1982, Salers attire chaque année des milliers de visiteurs venus admirer son patrimoine architectural remarquablement préservé.
Histoire d’une cité médiévale exceptionnelle
L’histoire de Salers remonte au XIe siècle, mais c’est véritablement au XVe siècle que la cité prend son essor. À cette époque, la région est gouvernée par les vicomtes de Turenne qui accordent des privilèges importants à la ville. Cette relative indépendance permet à Salers de développer une activité économique florissante.
Au XVe et XVIe siècles, la ville connaît son âge d’or. Les notables locaux, souvent magistrats au bailliage des Montagnes d’Auvergne, font fortune et construisent de somptueuses demeures en pierre volcanique. Ces hôtels particuliers témoignent encore aujourd’hui de la richesse de ces familles et de leur goût pour l’architecture Renaissance qui vient alors se mêler au style gothique tardif.
La Révolution française marque un tournant pour Salers. La cité perd son bailliage et son importance administrative. Paradoxalement, cette perte d’influence a contribué à préserver l’authenticité du lieu, en le figeant dans le temps et en évitant les transformations urbaines majeures.
Un patrimoine architectural médiéval d’exception
Les remparts et portes de la ville
À l’origine, Salers était entièrement ceinte de remparts dont il ne reste aujourd’hui que quelques vestiges. Les deux portes principales de la ville ont en revanche été préservées :
- La Porte de la Martille, située à l’est, avec son passage voûté et ses deux tours rondes
- La Porte du Beffroi, au nord, surmontée d’une tour carrée qui abrite une cloche datant de 1604
Ces portes constituaient les entrées principales de la ville et étaient fermées chaque soir pour protéger les habitants. Leur architecture robuste témoigne de la fonction défensive de Salers au Moyen Âge.
La place Tyssandier d’Escous, cœur battant de la cité
La place Tyssandier d’Escous constitue le centre névralgique de Salers. Cette place rectangulaire, bordée d’imposantes demeures, est un exemple parfait d’urbanisme médiéval. En son centre trône la statue d’Ernest Tyssandier d’Escous, célèbre agronome du XIXe siècle qui contribua à la renommée de la race bovine salers.
Autour de cette place s’élèvent plusieurs bâtiments remarquables :
- L’Hôtel de Ville, ancien hôtel particulier du XVIe siècle reconnaissable à sa façade ornée de moulures et à son balcon en fer forgé
- Le Grand Café, ancienne demeure noble dont la façade est décorée de sculptures
- Plusieurs maisons à tourelles d’angle, caractéristiques de l’architecture défensive de l’époque
Cette place, avec ses bâtiments aux façades noircies par le temps, offre un ensemble architectural d’une cohérence exceptionnelle qui témoigne du savoir-faire des bâtisseurs médiévaux.
Les hôtels particuliers, joyaux de l’architecture civile
Ce qui fait la renommée de Salers, ce sont ses nombreux hôtels particuliers construits entre le XVe et le XVIe siècle. Ces imposantes demeures en pierre volcanique noire sont caractérisées par :
- Des façades austères mais élégantes, souvent ornées de sculptures
- Des tourelles d’angle ou d’escalier, parfois coiffées de toits en poivrière
- Des fenêtres à meneaux ou à croisées, témoins de l’influence Renaissance
- Des portes monumentales décorées de motifs gothiques ou Renaissance
Parmi les plus remarquables, on peut citer :
- La Maison de Bargues (XVe siècle), avec sa tourelle d’angle pentagonale
- La Maison des Templiers, reconnaissable à ses sculptures énigmatiques
- L’Hôtel Saige, avec son portail monumental et ses fenêtres à meneaux
- La Maison Bertrandy, qui abrite aujourd’hui un musée d’art et d’histoire
Ces demeures témoignent non seulement de la richesse de leurs propriétaires, mais aussi de l’évolution des styles architecturaux entre la fin du Moyen Âge et la Renaissance. Leur construction en pierre volcanique locale leur confère une unité visuelle saisissante et une robustesse qui a permis leur conservation à travers les siècles.
L’église Saint-Mathieu, un édifice religieux remarquable
L’église Saint-Mathieu est un exemple fascinant d’architecture religieuse médiévale auvergnate. Construite aux XIIe et XIIIe siècles, elle présente un mélange de styles roman et gothique. Sa façade sobre, typique des églises rurales de la région, contraste avec la richesse de son mobilier intérieur.
À l’intérieur, les visiteurs peuvent admirer :
- Un Christ en croix du XIIIe siècle, considéré comme l’un des plus beaux de France
- Une mise au tombeau en pierre polychrome du XVe siècle
- Des stalles en bois sculpté du XVIe siècle
- Une Vierge à l’Enfant en bois doré du XIVe siècle
L’église Saint-Mathieu, avec son clocher carré caractéristique, domine la silhouette du village et constitue un repère visuel important dans le paysage de Salers.
Matériaux et techniques de construction médiévales à Salers
La pierre volcanique, signature visuelle de Salers
Ce qui frappe immédiatement à Salers, c’est l’utilisation quasi exclusive de la pierre volcanique pour la construction. Cette andésite de couleur gris foncé à noir, extraite des coulées de lave des volcans environnants, confère à la cité son aspect sombre et austère si caractéristique.
Les qualités de cette pierre sont multiples :
- Une grande résistance aux intempéries et au gel, particulièrement importante à cette altitude
- Une excellente isolation thermique, adaptée au climat rigoureux de la région
- Une dureté qui a permis aux sculptures et aux détails architecturaux de traverser les siècles
Les maçons médiévaux taillaient ces blocs de pierre avec une précision remarquable, créant des appareillages réguliers pour les façades des demeures nobles. Cette technique de construction a permis aux bâtiments de résister au temps, expliquant l’extraordinaire état de conservation du village.
Charpentes et toitures traditionnelles
Les toitures de Salers constituent un autre élément caractéristique de son architecture. Traditionnellement, elles étaient couvertes de lauzes, ces épaisses plaques de pierre volcanique posées en écailles. Aujourd’hui, beaucoup ont été remplacées par de l’ardoise, plus légère mais qui conserve l’aspect sombre des toits.
Les charpentes, quant à elles, sont de véritables prouesses techniques. Construites en chêne ou en châtaignier, elles devaient supporter le poids considérable des couvertures en lauzes. Leur conception ingénieuse témoigne du savoir-faire des charpentiers médiévaux qui, sans les outils modernes, parvenaient à créer des structures à la fois solides et élégantes.
L’influence du contexte économique et social sur l’architecture de Salers
L’architecture exceptionnelle de Salers ne peut se comprendre sans évoquer le contexte économique et social qui l’a vue naître. Au XVe et XVIe siècles, la cité bénéficie d’une prospérité remarquable grâce à plusieurs facteurs :
- La présence du bailliage des Montagnes d’Auvergne, qui fait de Salers un centre administratif et judiciaire important
- Le commerce du sel, denrée précieuse dont Salers était un point de distribution pour la région
- L’élevage bovin, avec la race salers qui fournissait viande et produits laitiers, notamment le célèbre fromage
- La culture du chanvre, utilisé pour la fabrication de textiles
Cette richesse économique a permis l’émergence d’une bourgeoisie locale puissante, composée principalement de magistrats, de notaires et de marchands. Ces notables, soucieux d’afficher leur statut social, ont investi dans la construction de demeures imposantes, s’inspirant des hôtels particuliers des grandes villes tout en conservant des éléments défensifs hérités du Moyen Âge.
L’architecture de Salers reflète ainsi la mentalité de cette élite provinciale : à la fois attachée aux traditions locales et ouverte aux influences extérieures, notamment celle de la Renaissance italienne qui commence à se diffuser en France à cette époque.
Salers aujourd’hui : préservation et valorisation d’un patrimoine unique
La préservation exceptionnelle de l’architecture médiévale de Salers tient à plusieurs facteurs. D’abord, son déclin administratif après la Révolution l’a préservée des grandes transformations urbaines du XIXe siècle. Ensuite, l’isolement relatif de la cité, au cœur des montagnes du Cantal, a limité les pressions immobilières modernes.
Aujourd’hui, plusieurs mesures contribuent à la protection de ce patrimoine :
- Le classement parmi les « Plus Beaux Villages de France » depuis 1982
- La protection de nombreux bâtiments au titre des Monuments Historiques
- Un plan local d’urbanisme strict qui encadre toute modification du bâti ancien
- Des campagnes de restauration régulières, respectueuses des techniques traditionnelles
La valorisation touristique de Salers s’appuie sur ce patrimoine architectural exceptionnel, avec :
- Des visites guidées qui permettent de découvrir l’histoire et les secrets des bâtiments
- Le Musée de Salers, installé dans une demeure médiévale, qui présente l’histoire et les traditions locales
- Des festivals et événements culturels qui animent la cité pendant la saison estivale
Cette mise en valeur touristique, si elle constitue aujourd’hui une ressource économique essentielle pour la commune, pose la question de l’équilibre entre préservation authentique et développement touristique.
L’héritage architectural de Salers dans le contexte auvergnat
Salers s’inscrit dans un riche patrimoine architectural auvergnat, mais s’en distingue par plusieurs aspects. Alors que l’Auvergne est surtout connue pour ses églises romanes et ses châteaux forts, Salers offre un exemple rare d’architecture civile médiévale et Renaissance parfaitement préservée.
D’autres villages médiévaux d’Auvergne présentent des caractéristiques architecturales similaires, comme Besse-et-Saint-Anastaise, Montpeyroux ou Tournemire, mais aucun n’offre un ensemble aussi complet et homogène que Salers. Cette singularité en fait un témoignage particulièrement précieux de l’architecture urbaine de la fin du Moyen Âge dans les régions montagneuses du Massif Central.
L’architecture de Salers, avec ses façades sombres en pierre volcanique, ses tourelles d’angle et ses toits pentus, incarne parfaitement l’adaptation du bâti médiéval aux contraintes du climat montagnard auvergnat. Elle témoigne de la prospérité économique de certaines régions rurales à la fin du Moyen Âge, contredisant l’image d’une Auvergne exclusivement pauvre et isolée.
Visiter Salers, c’est donc non seulement admirer un village d’une beauté saisissante, mais aussi comprendre comment les hommes du Moyen Âge ont su créer, dans un environnement naturel difficile, un cadre de vie à la fois fonctionnel et esthétique. C’est cette harmonie entre architecture et paysage, entre nécessités pratiques et recherche de beauté, qui fait de Salers l’un des plus beaux exemples d’architecture médiévale d’Auvergne, et sans doute de France.



