Il y a des régions qui portent l’histoire d’un pays tout entier sur leurs épaules. La Castille est de celles-là.
Terre de conquêtes, de rois et de cathédrales qui défient le ciel, elle occupe le centre géographique et symbolique de l’Espagne.
Quand on traverse ses immenses plateaux dorés, ses villages de pierre ocre et ses forêts de chênes, on comprend rapidement que cette région n’est pas un simple décor.
C’est ici que s’est forgée l’identité espagnole, que la langue castillane est née, que Isabelle de Castille et Ferdinand d’Aragon ont uni leurs couronnes pour donner naissance à une nation.
Voyager en Castille, c’est traverser dix siècles d’histoire sans jamais quitter le présent.
La Castille, une région aux multiples visages
Administrativement, la Castille se divise aujourd’hui en deux grandes communautés autonomes : la Castille-et-León au nord, et la Castille-La Manche au sud. Auxquelles il faut ajouter la Communauté de Madrid, qui historiquement faisait partie de l’ensemble castillan. Ces territoires représentent à eux seuls près du tiers de la superficie totale de l’Espagne, ce qui en fait l’une des plus grandes régions d’Europe occidentale.
La Castille-et-León regroupe neuf provinces : Burgos, León, Salamanque, Valladolid, Ségovie, Ávila, Zamora, Palencia et Soria. La Castille-La Manche, elle, comprend Tolède, Albacete, Ciudad Real, Cuenca et Guadalajara. Chacune de ces provinces possède une personnalité propre, une architecture singulière, une gastronomie qui lui appartient.
Le paysage dominant est celui de la Meseta, ce vaste plateau central qui s’étend à une altitude moyenne de 700 à 800 mètres. En été, la chaleur y est écrasante. En hiver, le froid s’installe avec une brutalité que les habitants résument dans une formule célèbre : « nueve meses de invierno y tres de infierno », soit neuf mois d’hiver et trois mois d’enfer. Ce climat extrême a forgé des caractères solides et une architecture pensée pour résister aux éléments.
Les villes incontournables de Castille-et-León
Salamanque, la ville dorée
Salamanque est sans doute la ville la plus séduisante de toute la Castille. Construite en grande partie dans un grès local aux reflets dorés, elle brille littéralement au soleil couchant. Sa Plaza Mayor, construite au XVIIIe siècle dans un style baroque, est régulièrement citée parmi les plus belles places d’Espagne. Mais c’est surtout son université qui a fait sa réputation à travers les siècles.
Fondée en 1218, l’Université de Salamanque est l’une des plus anciennes d’Europe. Elle a attiré des étudiants de toute la péninsule ibérique et d’au-delà, contribuant à faire de la ville un centre intellectuel majeur. Miguel de Unamuno, l’un des plus grands philosophes et écrivains espagnols du XXe siècle, y a enseigné et en a été recteur. La façade plateresque de l’université est un chef-d’œuvre de sculpture Renaissance, où une grenouille cachée sur un crâne est censée porter bonheur aux étudiants qui la trouvent.
Burgos, la ville du Cid
Burgos a longtemps été la capitale du Royaume de Castille. Elle est associée à la figure légendaire de Rodrigo Díaz de Vivar, dit El Cid Campeador, le guerrier médiéval dont les exploits ont été immortalisés dans le Cantar de mio Cid, l’un des premiers textes majeurs de la littérature espagnole. Sa tombe se trouve dans la cathédrale de Burgos, monument gothique inscrit au patrimoine mondial de l’UNESCO depuis 1984.
Cette cathédrale, dont la construction a débuté en 1221, est une accumulation de styles et d’époques qui en fait un livre d’architecture à elle seule. Ses flèches ajourées, sa chapelle du Condestable et son célèbre escalier doré signé Diego de Siloé méritent à eux seuls le détour.
Ségovie et son aqueduc romain
À moins d’une heure de Madrid, Ségovie est l’une des villes les mieux conservées de toute l’Espagne médiévale. Son aqueduc romain, construit au Ier ou IIe siècle après J.-C., traverse encore le centre-ville avec ses 167 arches en granit assemblées sans mortier. Il mesure près de 728 mètres de long et atteint par endroits 28 mètres de hauteur. Voir cette structure debout après deux mille ans force le respect.
Le Alcázar de Ségovie, avec ses tours en forme de proue de navire dominant la confluence de deux rivières, aurait inspiré le château de Cendrillon à Walt Disney. Vrai ou non, l’édifice est spectaculaire. La ville abrite une cathédrale gothique du XVIe siècle, surnommée « la dame des cathédrales » pour l’élégance de ses formes.
Ávila, la ville des remparts
Ávila est unique en Europe. Ses remparts médiévaux, construits entre les XIe et XIVe siècles, forment une enceinte de près de 2,5 kilomètres de long, jalonnée de 88 tours semi-circulaires et de 9 portes monumentales. Ces murailles sont parmi les mieux conservées du monde médiéval et ont valu à la ville son inscription au patrimoine mondial de l’UNESCO en 1985.
Ávila est aussi la ville natale de Sainte Thérèse d’Ávila, mystique et réformatrice du XVIe siècle, docteure de l’Église catholique. Son héritage spirituel imprègne toute la ville, des couvents aux musées en passant par la gastronomie locale, avec les yemas de Santa Teresa, ces petits gâteaux à base de jaune d’œuf qui portent son nom.
Tolède, l’ancienne capitale impériale
Au sud, en Castille-La Manche, Tolède mérite une mention à part. Perchée sur un rocher cerné par le Tage, cette ville a été successivement capitale wisigothique, grande ville de l’Espagne musulmane, puis capitale de l’empire espagnol sous Charles Quint. Elle a longtemps été le symbole de la convivencia, cette coexistence entre chrétiens, musulmans et juifs qui a caractérisé une partie du Moyen Âge ibérique.
Son centre historique, classé patrimoine mondial de l’UNESCO dans son intégralité depuis 1986, concentre une densité monumentale exceptionnelle. La cathédrale primiale, l’une des plus grandes d’Espagne, la synagogue du Transit, la mosquée du Cristo de la Luz et l’Alcázar témoignent de cette histoire plurielle. C’est aussi dans cette ville que le peintre El Greco a passé la majeure partie de sa vie et produit ses œuvres les plus célèbres.
La gastronomie castillane, une cuisine de terroir sans compromis
La cuisine de Castille est une cuisine de l’essentiel. Pas de fioritures, pas de sophistication inutile. Des produits bruts, des cuissons lentes, des saveurs profondes. Le cochinillo asado, le cochon de lait rôti, est la spécialité la plus emblématique, particulièrement à Ségovie où certains restaurants le servent depuis des générations. La légende veut qu’on puisse le découper avec le bord d’une assiette en céramique, tant la peau est croustillante et la chair fondante.
Le lechazo, l’agneau de lait rôti au four dans des plats en terre cuite, est une autre institution. À Burgos, le morcilla, le boudin noir aux oignons et au riz, accompagne les repas depuis des siècles. Les légumineuses tiennent une place centrale dans la cuisine castillane : les lentilles de La Armuña près de Salamanque, les haricots blancs de El Barco de Ávila ou les pois chiches de Fuentesaúco sont des produits d’une qualité reconnue dans toute l’Espagne.
Les vins de Castille méritent l’attention. La Ribera del Duero, qui longe le fleuve Duero à travers Burgos, Valladolid et Soria, produit des vins rouges puissants à base de tempranillo qui rivalisent avec les meilleurs de la péninsule. La Rueda, en Castille-et-León, est connue pour ses blancs frais et aromatiques à base de verdejo.
Le Chemin de Saint-Jacques, l’épine dorsale spirituelle de la Castille
Le Camino de Santiago traverse la Castille sur des centaines de kilomètres. La voie française, la plus empruntée, entre en Castille-et-León à Burgos et traverse la Meseta jusqu’à León, avant de continuer vers la Galice. Ces étapes sur le plateau sont souvent décrites comme les plus difficiles du pèlerinage, mais aussi les plus marquantes. Le silence, la vastitude du paysage, l’absence de distractions créent une atmosphère propice à la réflexion.
Des millions de pèlerins ont marché sur ces chemins depuis le Moyen Âge. Aujourd’hui encore, chaque année, des centaines de milliers de personnes de toutes nationalités et de toutes convictions traversent la Castille à pied, à vélo ou à cheval. Les albergues, ces auberges de pèlerins, jalonnent le parcours et maintiennent vivante une tradition d’hospitalité qui remonte au XIe siècle.
Natura et paysages : la Castille sauvage
Au-delà des monuments, la Castille offre des espaces naturels d’une beauté austère qui séduisent les amateurs de grand air. Le Parc national de la Sierra de Guadarrama, entre Madrid et Ségovie, est un terrain de randonnée exceptionnel avec ses sommets dépassant les 2 400 mètres. Les Pics d’Europe, partagés entre León, Cantabrie et Asturias, forment l’un des massifs calcaires les plus spectaculaires de la péninsule.
La Laguna Negra dans la province de Soria, les Hoces del Río Duratón à Ségovie avec leurs colonies de vautours fauves, ou encore les Lagunas de Ruidera en Castille-La Manche, une succession de lacs naturels aux eaux turquoise dans un paysage semi-aride, montrent que cette région sait surprendre bien au-delà de ses cathédrales et de ses châteaux.
Pourquoi la Castille reste sous-estimée par les voyageurs
Beaucoup de voyageurs qui viennent en Espagne se concentrent sur Madrid, Barcelone, Séville ou Grenade. La Castille reste souvent dans l’ombre, perçue comme trop austère, trop vaste, trop loin des clichés méditerranéens. C’est précisément ce qui en fait une destination précieuse. Les foules y sont rares, les prix raisonnables, et l’authenticité préservée.
Ségovie ou Salamanque se visitent en une journée depuis Madrid, mais elles méritent bien davantage. Soria, la moins peuplée des capitales de province espagnoles, est un bijou ignoré où le poète Antonio Machado a vécu et écrit certaines de ses pages les plus belles. Zamora possède la plus grande concentration d’églises romanes d’Europe. Cuenca, avec ses casas colgadas, ces maisons suspendues au bord d’une gorge vertigineuse, est l’une des images les plus saisissantes de toute l’Espagne.
La Castille demande du temps et une certaine disposition d’esprit. Elle ne s’offre pas immédiatement. Elle se mérite, comme ces paysages de la Meseta qui paraissent monotones au premier regard et révèlent, au fil des heures, une profondeur et une lumière que l’on ne trouve nulle part ailleurs.



